dimanche 23 août 2015

Avis sur Oeuvre / Les Imperfections de Sherlock (2010 à 2014)

Sherlock est une fiction télévisée produite par BBC Cymru, diffusée sur BBC One depuis 2010 et la troisième série la plus suivie au Royaume-Uni derrière Downton AbbeyCall the Midwife mais devant Broadchurch et Doctor Who. Elle est une adaptation modernisante des écrits d'Arthur Conan Doyle et chacun des épisode (seulement trois d'environ une heure trente pour une saison) s'inspire très très librement de plusieurs des histoires originales, et ceci sans que les chronologies diégétiques ou éditrices soient prises en considération.

Sherlock est connu pour...
1) avoir permis à Benedict Cumberbatch (Sherlock) et Martin Freeman (Dr Watson) de devenir des célébrités de cinéma
2) l'intervalle extraordinairement insupportable de deux ans entre les diffusions de chaque nouvelle saison
3) son scénariste principal, Steven Moffat, qui est également le patron de Doctor Who depuis 2009 et l'écrivain de télévision le plus détesté de la création

Ce qui suit ne devrait préférablement pas être lu par quiconque n'a pas encore regardé les trois premières saisons.
La liste suivante est celle de mes épisodes favoris en ordre décroissant. Les titres soulignés sont ceux des épisodes comprenant au moins un crime résolu.

1. His Last Vow (S03E03)
2. The Reichenbach Fall (S02E03)
3. A Scandal in Belgravia (S02E01)
4. A Study in Pink (S01E01)
5. The Great Game (S01E03)
6. The Empty Hearse (S03E01)
7. The Blind Banker (S01E02)
8. The Hounds of Baskerville (S02E02)
9. The Sign of Three (S03E02)

Oui, le problème de Sherlock c'est son genre. Car Sherlock n'est pas une série policière mais à suspense.
En bref, ce sont les mésaventures invraisemblables des protagonistes qui importent bien plus que l'enquête. C'est, à mon avis, la principale faille sur laquelle les livristes peuvent s'acharner.
Les seules aventures avec une investigation bien présente et équilibrée sont "The Blind Banker" et "A Study in Pink". Elle constitue un élément de fond passablement grotesque dans "The Sign of Three" et une surdose sensationnelle, que ma mère a trouvé drôlement soporifique, dans "The Great Game".
Moffat et Gatiss aiment l'héroïsme, la complicité, l'hostilité, le mysticisme, des personnages - Moriarty et Mycroft ont été rendu autrement plus fascinants et complexes que leurs originaux anecdotiques des livres. 
Mais ils ne sont pas vraiment des fans de crime et de grand stratagème. Pas le moindre suspect n'est mis de côté pour la réflexion. Le rythme et les éléments fournis n'invitent et ne permettent jamais au spectateur de s'offrir une anticipation personnelle, et encore moins un avis construit, avant la fin. Les déductions, inductions et abductions déferlantes de Sherlock font l'effet d'un éblouissement légendaire sans pause paisible de raisonnement partagé.
Concernant les grands stratagèmes, la fin de "The Empty Hearse" est un anticlimat déguisé par les bluffs intermittents de Sherlock sur la méthode de sa fausse mort. Les techniques secrètes de Moriarty, Adler et Magnussen ne sont en rien intellectuelles mais purement émotionnelles. Au passage, la technique du Mind Palace est visuellement troublante mais n'a en vérité rien d'intellectuel. C'est du stockage mental virtigineusement égocentrique, une forme d'introversion d'échelle obsessionnelle, quasiment de la fantasie et donc rien de réellement recherché.
En fin de compte, le fait que l'identification d'un criminel soit secondaire ou exclu ne me pose pas de problème. L'aspect qui me dérange avant tout est de s'apercevoir que les trois exceptions véritablement honorables constituent la première saison. Avec un succès constamment assuré, les scénaristes se seraient-ils rapidement reposés sur leurs lauriers ?

Autres plus petits problèmes...

Nope. I've been there (lived very nearby, in fact)...and that map's bunk
Sherlock est ridiculement génial. Sa survie littéralement visionnaire dans "His Last Vow" est tout à fait fantaisiste. Je peine souvent à expliquer pourquoi j'adore "His Last Vow" tellement le scénario est un foutage de gueule intégral, et le prétendu retour de Moriarty en cerise sur le gâteau n'arrange rien à l'ensemble. Enfin, les whovians ont l'habitude des mascarades moffatiennes depuis bien avant la naissance de Sherlock...

Le Londres fictif est tordu. Toutes les cartes et la plupart des rues sont fausses ou détournées. J'aimerais un peu plus de réflexes classicistes de la part de la BBC afin de rendre les localisations plus authentiques. Nonobstant, je n'ai rien contre l'ajout d'un musée fictif tel que celui de "The Blind Banker", qui est en réalité à Cardiff.
A ce défaut il faut aussi ajouter des problèmes de réalisme tels qu'un quai de la station de métro Westminster invraisemblablement désert ("The Empty Hearse"). 

A l'image de Doctor Who, presque tous les personnages féminins sont faibles... Même Adler et la femme de John sont faibles à cause des sentiments qu'elles ne peuvent s'empêcher d'éprouver malgré leur aura froid et imperturbable. Voilà, c'était la petite remarque féministe même si je n'en fais jamais un critère d'appréciation au visionnage et, de toute façon, l'avis de Moffat sur le sexe opposé a toujours été explicite...

La réponse de Sherlock à Anderson laisse un vide inconcluant et insatisfaisant. Plus concrètement parlant, la technique que Sherlock a employé pour dupliquer son corps afin de fausser sa mort, imitant logiquement celle employée par Irene Adler, et peut-être finalement imitée par Jim Moriarty dans la même saison, s'avère un sous-récit caché et...probablement inimaginé du côté des scénaristes. Difficile de ne pas voir cela comme une facilité répétitive d'un calibre similaire au paradoxe de prédestination (ou « boucle temporelle fermée », pour que le lecteur pige plus rapidement) trop régulièrement utilisé dans Doctor Who.

Hypothetical sequence. Yet, the question mark remains: What the hell !?
Le ton du deuxième épisode de chaque saison est toujours moins spectaculaire, sa bande son est moins mémorable et sa fonction de trait d'union narratif est parfois maladroite (notamment dans "The Hounds of Baskerville").

Le gag redondant de la fixette de Mme Hudson sur l'homosexualité latente du couple John-Sherlock commence à vieillir.

Moriarty est mort. MORT. Andrew Scott est un régal mais les arcs narratifs n'ont pas à dépendre de sa présence à l'écran.

Comment se débarrasser d'un maître chanteur ? Lui tirer une balle. Oui, "His Last Vow" nous montre un Sherlock changé, plus attaché car capable du sacrifice messianique de sa propre personne - ce qui nous fait oublier son abandon de Watson dans le deuil pendant deux ans - mais l'épisode craint sérieusement en termes de message moral. Si on suit la logique de cette action il y a de quoi se demander pourquoi Sherlock n'a jamais tué Moriarty (qui n'est pas que manipulateur mais surtout tueur) quand il en avait l'occasion.
A moins qu'il soit amoureux de lui. Après un Master femme dans Doctor Who, la nouvelle provocation de Moffat envers les fans fermés: Sherlock et Moriarty en couple ?! Bien entendu, c'est du second degré.

Dernière remarque de whovian:
Sherlock semble prêt à sacrifier sa vie à chaque fin de saison. Oui, comme le Docteur dans les saisons cinq, six et sept. 

Aussi...
Pourquoi n'ai-je pas apprécié "The Sign of Three" ? Je l'ai apprécié. C'est de la très bonne télévision. Mais un Sherlock tout à fait médiocre, voire à peine crédible. Moffat, Gatiss et Thompson se sont mis à trois pour l'écrire. Le résultat : un mélange de sitcom, de thriller et de comédie romantique avec un stratagème d'assassinat assez ridicule. Le scénario de cet épisode vacille en voulant multiplier les tonalités. Les scénettes proléptiques s'additionnent et le monologue longuet de Sherlock m'a autant usé que Madame Hudson.
Un point positif : l'exposition du complexe d'infériorité quasi-traumatique que Sherlock éprouve envers son frère, qu'on peut voir dans une séquence du Mind Palace et qui est bouclée par la question rappel « What do we say about coincidence ? » de Mycroft et la réponse d'élève « The universe is rarely so lazy » de Sherlock. 


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