mardi 10 novembre 2015

Sociologie / L'Ado

Sans dévier vers le bête coup de colère représentationniste, l'ado est fréquemment perçu comme un rebelle à l'intellect faible, à la paresse infondée, aux rêves irréalistes, aux instincts animaliers et aux désires basiques. Par exemples respectifs, il s'investit de moins en moins scolairement, il ne participe ou refuse de participer aux tâches domestiques, il envisage éphémèrement de se faire chanteur ou musicien du jour au lendemain, son seul objectif en temps réel est le rapport sexuel, et la triptyque vitale manger-boire-dormir tendrait à pourvoir toute ou partie sa journée.

Cette vision est présente dans le moindre film ou la moindre série télévisée, qu'il ou elle soit dramatique ou comique. C'est « l'âge ingrat ». « Laisse, c'est un ado...». Soit, un âge où on est explicitement vu comme un embarras quotidien pour et par ses parents tout en ayant parfois, paradoxalement mais fort parcimonieusement, l'inexplicable légitimité implicite de l'être. Dans la plupart des cas, cependant, il va sans dire que la famille ne pardonne pas au nom de ce concept. Survient ainsi une tension entre une volonté de compassion faussée et une colère croissante. Lorsqu'ils n'optent pour la déculpabilisation, les parents, dans leur contrariété, se mettent à penser que leur ado se plaît dans son indifférence apparente. Ils oublient alors la déception qui l'encercle constamment.

Eh oui, la vie ne ressemble pas aux dessins animés ou aux films d'action : les filles ne s'offrent pas à tout jeune homme (aussi beau et/ou intelligent qu'il soit), le métier risquera bientôt d'être pénible et le salaire insatisfaisant, l'éducation se fait usante et il aimerait de plus en plus pouvoir sortir de sa prison. L'ado n'est pas un jeune con, c'est un jeune qui se rend compte que le monde est con car mensonger. L'enfance consiste très souvent à vivre confortablement dans une bâtisse de verre située au beau milieu d'un jardin et d'un verger à l'apparence merveilleusement délicieuse, mais avec lesquels le contact est invinciblement défendu. L'adolescence c'est se rendre compte, en reniflant une fleur ou un fruit alternativement chaque mois, que les fleurs puent la pisse et que les fruits ont un goût de merde. L'adolescence est une première, sporadique mais généralement régulière fournée trop rarement esquivable de désillusions.

La remise en question éventuelle par le truchement de la discipline lycéenne qu'on appelle « Philosophie » n'apparaît qu'en classe de Terminale Générale. Ce qui est peut-être assez tardif, en fin de compte. A dix-sept ou dix-huit ans vous y apprenez, au tout premier cours, que l'idée de « bonheur » n'a aucune substance. Puis, c'est Schopenhauer qui est habituellement traité sous l'aspect déformé du misanthrope déprimant*. Le pessimisme nommé "Absurde" d'Albert Camus est un incontournable en Français du cycle terminal. Quant à l'Histoire, après avoir appris, au collège et en Seconde, que la civilisation était humainement pourrie sous l'Antiquité, au Moyen-Âge et à l'Epoque Moderne, vous vous voyez ravi d'apprendre que notre société de consommation et nos technologies courantes ont émergé dans la foulée des massacres nucléaires d'Hiroshima et Nagasaki, que les crises économiques surviennent encore inévitablement toutes les générations, et que le monde est toujours actuellement et irrémédiablement constitué de dictatures effrayantes et de pseudo-démocraties désespérantes. Concernant les langues vivantes, leurs programmes attaquent les "lieux et formes du pouvoirs" et remettent en question "l'idée de progrès". Enfin, en filière économique et sociale, les « Sciences Economique et Sociale » vous mettent en garde sur l'égocentrisme naturel à l'homme, l'indécrottable inégalité ancestrale de nos "pays libres" et l'absence insolvable de toute prétendue méritocratie.

Somme toute, après avoir encore trop récemment cru au paradis de l'adulte-citoyen puissant et libre, vous vous retrouvez aux portes d'une réalité fragile, aléatoire, et au sein de laquelle vous ferez finalement mieux de ne rien devoir à qui que ce soit étant donné que personne ne vous devra rien. Dans son sens péjoratif, c'est une période terrifiante car transitoire, c'est-à-dire sans importance. Selon cette signification restreinte beaucoup d'ados ont évidemment la chance de ne jamais être véritablement « ados ». Pour d'autres, comparativement chanceux ou malchanceux, l'épreuve a débuté assurément bien avant les quinze ans.

Une méthode pratique pour apaiser ce phénomène ne serait sans doute pas de laisser l'ado en permanence seul pour vaquer à sa guise mais plutôt de lui parler, de communiquer. Pour conclure, et au passage, si bon nombre ont saisi le fonctionnement de la reproduction à l'aide de mises en scènes pornographiques c'est probablement parce que les parents n'auraient jamais osé aborder cette base taboue de la biologie humaine en premier lieu.

*quelques explications (en anglais) dans cette vidéo: https://www.youtube.com/watch?v=q0zmfNx7OM4

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